Chemin faisant, l’expo.
Le texte sur mon travail que Nadia Tazi m’a fait la grande amitié d’écrire pour mon exposition CHEMIN FAISANT, PARFUMS BOTANIQUES , du 13 au 23 novembre 2008, Diana Esnault- Pelterie/Ilan Engel Gallery 77 rue des Archives Paris 75004.Merci Nadia.
Dans son chaudron de sorcière, Catherine Willis verse des graines, des résines, des écorces, des épices, des lichens, des essences et des jus de feuilles, mais aussi des images fétiches et des citations, des bribes de voyage et d’expéditions littéraires, des mantras et des musiques d’Orient, des notes d’exposition, des brassées d’enfance, des mots qu’elle affectionne (serendipity qui signifie l’accident heureux, ou sagacité du latin sagax, qui a du flair) une foule de trouvailles collectées chemin faisant : à rencontre, dans les méandres de son quotidien de liseuse, de voyageuse et de jardinière. Elle ne classe ni n’incorpore ces fragments selon des catégories ou des disciplines qui les enfermeraient dans des servitudes. Sa recherche est plus aventureuse, dilective . Mais elle observe, et se soumet à l’apprentissage des grands artisanats : art du papier, de la teinture végétale, du dessin, du parfum ;
avec les vertus que ces instructions véhiculent : la santé et la solidité bienveillante du Mingei, c’est à dire de ce qui dans la modernité et pas seulement au Japon, s’attache au “sûr” au “fidèle” et au “sincère” en vue d’éclairer le quotidien —- toutes choses dont le langage contemporain s’est détaché ou qu’il feint d’ignorer. La cueillette entreprise avec grâce et nonchalance, se charge peu à peu de symboles, de références ethno-graphiques ou esthétiques, et à sa manière de significations politiques.
Cette flânerie hédoniste se justifiait déjà par ses raffinements et par sa cordialité (au sens fort du terme) à l’égard du vivant. Avec le souci éthique et écologique qui l’accompagne, des connotations plus sèches sont infiltrées et à leur tour mixées, brassées, épurées. Les articulations sont multiples ; dans un jeu de fascination réciproque, le sens peut happer les vieilles orthopraxies, envelopper les recettes et les rites et vice-versa.
C’est l’amour des plantes qui va soutenir la dérive, fournir à la fois l’ancrage et la signification profonde. A partir de ces fondements botaniques, par la culture et l’expérimentation des matières végétales — en fabriquant des jus et des tanins par exemple et en les employant comme des encres odorantes — il devient possible de croiser avec précision les couleurs et les senteurs ou d’assortir des rêveries littéraires et des saveurs, de conjuguer des lignes d’erre, des rythmes et des mythes. Autrement dit comme dans l’enclos du jardin,de se déplacer d’un “champ du senti” à un autre, en produisant des accords ou des évènements à la conjonction inédite de formes et d’usages ; ce qui revient à aiguiser les percepts en affinant les fonctions sensorielles par l’échange et par le voisinage : les Japonais par exemple disent qu’on écoute un parfum, les Arabes accordent les odeurs et les affects (parfum de rose de la clémence et du don) ; ce qui est une manière de pointer la puissance d’abstraction de ce domaine.
Il faut beaucoup de délicatesse pour manier un corps aussi subtil que le parfum qui présente le paradoxe troublant d’une sensualité élévatoire. Un corps glorieux pour ainsi dire qui flatte l’esprit autant que la chair, éloigne les démons et adhère religieusement au souvenir. Catherine a donc commencé par se constituer des territoires et des gammes odorifères : cistes, vétivers, cannelle etc. Elle a créé des installations, des vêtements parfumés, des parfums littéraires. Une de ses sculptures construite avec des fèves tonka s’appelle Partition. Une série de portiques ordonnés selon le zodiaque a aligné des planètes, des couleurs, et des encens. L’Orient, et les cultures pré-modernes sont familiers de ce genre d’affections réglées ; ici elles ne répondent que de la sincérité, la fidélité, la sûreté de l’artiste.
Avec le temps, le geste s’est simplifié : il s’agit de créer des anneaux parfumés comme on trace un cercle enchanté autour de soi, ou comme on fabrique un gage de fidélité. A vrai dire la métaphore est de trop, seul parle le tracé calligraphique oblong sur le mur et l’odeur indécise qui s’en exhale : un parfum lointain qui échappe et invoque une idéalité ; une vibration discrète telle une pluie d’atomes, ou une série de notes résonnant dans un rire, flottant dans une méditation solaire. Ce sont aussi, dans ce même registre aérien, des branches de saules pliées et ligaturées, architectures légères qui dans leur envol répliquent là encore des écritures et des chants. Il y a enfin des dessins botaniques : ils célèbrent sans bruit et avec un charme d’un autre âge à la fois la plante - orchidées, ombellifères, iris - et la contemplation qui les porte ; le dessin donc comme ce qui vient couronner toute une trajectoire qui de la plantation à ces tracés aquarellés, laisse entendre un art de vivre ou une démarche intérieure.
Luca Turin, le pape de ce commerce si méconnu qu’est la parfumerie s’évertue à dire qu’il s’agit d’un art à part entière ; c’est à dire un questionnement du monde et un rapport à la pensée. Catherine a toujours su cela : chemin faisant, elle instruit la même démarche en sens inverse : non pas dans l’idée d’élever le parfum au rang de l’art, mais pour donner à l’art la sensualité et la poésie qu’il n’a que trop souvent perdu.